(traduction d'A lire dans le métro, una plaquette incluse dans le recueil de contes Cercles d'infinites combinacions [CAT])

I

Je déteste les gens qui se lèvent d’un bond quand ils sentent que le métro va arriver. L’home assis à côté de moi est un de ceux-là. On dirait qu’il regarde une affiche publicitaire, mais en vérité il écoute, à l’affût. Ça doit être un comptable; je dis cela à cause des souliers à petits trous qu’il porte. Il va avancer précipitamment vers la rame, je vais le laisser faire, et dès que les battants s’ouvriront, je ferai de même –mais en grand seigneur, moi- et le devancerai –oh! fait hautement important!- sans effort au moment de franchir le seuil des portes. Je lui arracherai l’unique place assise du wagon et le regarderai: "Tant d'effort pour des prunes!".

Attention, je perçois des bruits dans le tunnel! A ma surprise, le comptable n’a pas bougé. Les wagons ralentissent leur marche, et lui, ne bronche pas. Maintenant, il défait lentement les boutons de sa veste en laine. Les wagons s’arrêtent, et les gens son déjà debout, prêts à monter. Nous sommes les seuls, le comptable et moi, à rester assis. A quoi il joue?

Les portes s’ouvrent et les voyageurs descendent des wagons. J’ai compris! Il me lance le défi de la course in extremis. Voilà pourquoi il vient de déboutonner sa veste: pour de pas être gêné au sprint de trois mètres. Faux départs non-admis.

Comme si rien n’était, il place une jambe devant l’autre; je paris qu’il prépare son élan. Pas un seul spectateur à la fenêtre. Bon, d’accord. J’accepte le défi. Je ne suis qu’un muscle prêt à bondir. Le sang-froid de mon rival me fascine; son esprit est tout absorbé par les dalles du quai. Mais je sais, moi, qu’il se concentre en attendant le dernier moment pour me ricaner au nez.

On entend le coup de sifflet. Nous ne bougeons pas d’un poil. L’employé qui ferme les portes regarde à droite. Grande tension dans l’air. Maintenant il regarde à gauche. Le comptable à épuisé ses possibilités. Les battants se referment avec grand fracas. Hé! Il s’est lancé aussi rapide que l’éclair et se bat avec les portes métalliques. Il s’y est emmêlé mais on dirait qu’il va s’en sortir. Moi, de mon côté, je n’ai pas bougé. Lui, a vraiment été trop rapide. Le métro repart, emportant le comptable quasiment à l’intérieur. Je me lève lentement et me dirige vers la sortie de gauche: je ne pourrais pas supporter son regard victorieux.

II

Je descends les escaliers en courant, je sens le bruit du métro qui arrive, mais ce n’est pas le mien. Je suis fatigué, il s’en est fallu de peu pour que je ne tombe en dévalant les marches trois par trois. Non pas que je sois pressé, c’est plutôt l’instinct urbain que me fait courir pour ne pas rater le métro.

Ça m’énerve d’haleter ainsi, entouré que je suis de gens silencieux; ceux qui ne sont pas assis en train de lire un papier quelconque font des mines d’autistes. Je m’assiérais bien, mais il n’y a pas de places. Et moi, je ne sais pas me tenir tranquille; je me mets à marcher en faisant des cercles, je regarde les femmes, je surveille le tunnel.

Peu à peu le quai se remplit de gens. Le métro devrait déjà être là. Mes mouvements sont de plus en plus limités.

Un voyageur reprend confiance en lui-même et fait des commentaires sur l’incompétence du service. Une femme émet l’hypothèse de quelqu’un qui se serait jeté dans la voie (“Ils ne peuvent pas se suicider sans déranger les honnêtes gens?”). D’autres voyageurs acquiescent.

J’ai failli tomber. Je suis au premier rang. A chaque instant quelqu’un vient s’ajouter à la foule. La masse des gens a tendance à avancer, et ceux qui nous trouvons à deux doigts des rails sommes obligés de grogner et de pousser vers l’arrière. On dirait que nous attendons l’arrivée d’un défilé de majorettes (seul que si elles arrivent en retard on devra me ramasser à la petite cuillère).

Un homme vient de pousser un cri d’alarme. Quelque chose débouche du tunnel. Le métro! Les gens de derrière veulent s’assurer une place et poussent encore plus fort. Ceux du milieu ne veulent pas perdre leurs positions et se battent aussi bien avec ceux de devant qu’avec ceux de derrière.

La situation précaire du premier rang m’effraye. Le métro est sur le point d’arriver sur le quai. Je m’accroche aux marches des gens qui me poussent et leur préviens que je ne tomberai pas tout seul. Tout le monde crie et bouge, ils sont tous pressés et veulent être bien placés au dernier moment. Voici le métro. Je me bats à mort avec les gens derrière moi, il s’en faut de peu pour que je tombe. Enfin le métro s’arrête, les portes s’ouvrent et nous y montons.

III

Ça fait un bout de temps que j’attendais le métro.

Les gens ont lentement rempli le quai. Je regarde autour de moi, fatigué que je suis de la publicité de cognac qui se trouve devant moi et que je regarde avec insistance et indifférence.

Un monsieur lit son journal à mes côtés. Il ne l’a pas déplié vu que la foule qui l’entoure ne lui permet pas de disposer d’un plus grands espace. Il sourit en lisant la dernière page.

La position du journal me permet de lire ce qui l’amuse. Le titre est le suivant: “Le nombre de suicides dans le métro augmente d’un coup”. Je regarde à nouveau le lecteur: la quarantaine, de beaux habits, le sourire sardonique, peut-être cruel. Comment une vague de suicides peut-elle faire sourire quiconque? Peut-on être misanthrope à ce point? Je m’éloigne sans le quitter des yeux.

On sent enfin que le métro arrive. Les gens prennent leurs positions. Le misanthrope se place derrière une femme entre deux âges. Je continue de l’observer. Le métro est sur le point d’arriver sur le quai. L’homme regarde autour de lui. Je fais semblant de refaire la lacet de mon soulier.

Il se rapproche davantage de la femme, la touchant presque. Pour un instant je pense qu’il s’agit d’un pickpocket, mais les voleurs ne sourirent pas avant de voler. L’idée qu’il n’y a pas de suicides, que c’est lui qui pousse les gens dans la voie, m’apparaît comme évidente.

Je dois agir avec promptitude.

Je m’approche de la victime ("Pardon, Madame, c’est la bonne ligne pour le centre-ville?")

Elle me fait signe que oui.

Le métro est déjà là et le misanthrope n’a pas pu atteindre son objectif. Je pourrais porter plainte contre lui, ou mieux encore, le battre, mais je manque de preuves. Qui pourrait me croire?

Je me place devant la femme à laquelle je viens de sauver la vie et je lui fais un sourire voulant lui dire que qu’il n’y a pas de quoi, mais elle tourne son visage du côté opposé.